Transparence

Transparence

Invitée sur Europe 1, le 8 mai 2020, Sibeth Ndiaye l’affirme : « Le gouvernement a été, depuis le début de cette crise, dans une transparence totale, y compris quand cela pouvait politiquement nous desservir ». Avec le déconfinement, viendra l’heure des règlements de compte ou des comptes à rendre. En effet, nombreux sont les citoyens français, souhaitant que la lumière soit faite sur les dysfonctionnements liés à la gestion du covid.

Mais qui dit lumière, ne dit pas forcément transparence…

Le premier mot 

Originellement, le mot « transparence », issu du latin trans (à travers) et parere (apparaître, se montrer, se soumettre, céder à, sous la dépendance de…), s’applique à ce qui laisse passer la lumière et paraître nettement les objets placés derrière. Le sens du mot latin n’est qu’un calque du grec diaphanês. De dia, « ce qui sépare » et phaino, « se montrer, se manifester » et « les phénomènes » (au sens de « ce qui apparaît »), lui-même dérivé de phôs, « la lumière ». Pour les Grecs, à partir d’Aristote, le visible est quelque chose qui ne peut intervenir que dans un espace déjà séparé et lui-même invisible, le diaphane. La vision n’est possible que par une médiation qui permet la circulation des flux de lumière entre les objets et l’œil. Trans inscrit une limite, alors que dia inscrit un intervalle. Dans trans, au contraire, il y a l’idée d’un voile. Il a développé le sens figuré de « qui ne cache rien », en psychologie, afin de qualifier des propos ou une attitude, facilement déchiffrables.

Mot à mot

Avec le siècle des Lumières, place à l’introspection et la réflexion, on invente l’Encyclopédie, dont l’objet premier est de rendre le monde visible en toute transparence. C’est un travail de recensement qui est réalisé, inventer les disciplines pour mieux compartimenter les connaissances. On ne se cache plus, c’est en même temps la naissance de l’autobiographie où l’on met son âme à nu mais également de la pornographie, où l’on montre les corps. Nous pénétrons dans la sphère de l’intime, de l’introspection et de la chambre à coucher. Et plus l’on se cache, plus on a envie de voir. Cette transparence de l’âme et du corps s’accompagne donc de la volonté de rendre visible un monde connaissable, qui va de pair avec cette volonté nouvelle de connaissance des populations.

A mots couverts

C’est dans les années 80 que le terme transparence prend la signification de « rendre public ». L’URSS de Mikhaïl Gorbatchev entame son programme de Glasnost qui va être traduit en français par « transparence », alors que littéralement cette initiative se traduit par « rendre public par la voix ». La presse s’empare du concept sous le sens de « transparence », le mot devient slogan. Or, la particularité du transparent, c’est fondamentalement d’être invisible. Quand on dit « rendre transparent », on pense « rendre visible » et pas du tout « rendre invisible ».

Le fin mot de l’histoire

Le monde est un théâtre, enfin… il l’était. On s’affiche sur les réseaux sociaux sans aucun impératif moral, la sphère de l’intime a disparu. Bienvenue dans cette société de transparence, adepte du translucide, sans ombre ni lumière. Car, finalement, qu’est-ce que la transparence, si ce n’est le vide ? Pour conjurer le vide, on met en circulation une masse d’informations qui n’éclaire pas le monde, car plus on libère l’information, plus le monde est opaque. La transparence traduit finalement un manque de vérité où tout est mis en scène, tout se mesure à la valeur de son exposition. L’impératif de transparence rend suspect tout ce qui ne se soumet pas à la visibilité, sans pour autant créer de la proximité. La transparence peut donc être une contrainte vers un démantèlement de la négativité. Tout doit donc être exposé à la lumière, sans opacité. Au même titre, la photographie numérique a supprimé l’étape de la chambre noire, elle n’est plus que valeur d’exposition, intrinsèquement présente, sans prendre en compte la tension narrative.

Le fait de, sans cesse, demander aux décideurs, aux politiques et aux entreprises, davantage d’information et plus de transparence, traduit bien ce manque de confiance dans un monde où l’honnêteté et la sincérité ont perdu leur signification. On est donc loin du discours de vérité, sans contrainte, prôné par Rousseau dans Les Confessions.

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