Ensauvagement

Ensauvagement

Le mot ensauvagement n’a jamais été autant prononcé qu’en cette période pour dénoncer la violence et l’insécurité. Adopté par l’extrême droite et la droite, il se retrouve également dans les propos de Gérald Darmanin qui souhaite, dans le cadre de ses fonctions de Ministre de l’Intérieur, « stopper l’ensauvagement d’une certaine partie de la société ». Le mot est donc loin d’être utilisé comme dans la littérature du XIXème siècle, le débat glissant de plus en plus vers le retour au primitif, face à l’effondrement de la civilisation, du retour paradoxal de l’humain à l’animal.

Le premier mot 

Ensauvager qui signifie littéralement « rendre sauvage » a pour origine le terme latin « silva » qui signifie « forêt, bois » et au pluriel « arbres, plantes ». Synonyme du grec « hulé », il désigne également les « matériaux de construction ». Le mot sauvage traduit ici ce qui est à l’état de nature, ce qui n’a pas été transformé.

En ancien français, l’adjectif s’applique aux animaux vivants en liberté dans la nature. Parallèlement, l’idée de forêt s’efface petit à petit. Dès lors, l’adjectif sauvage est utilisé pour décrire les brigands ou les ermites qui vivent en solitaire, hors de la société et peu civilisés. Le sauvage s’oppose ainsi au domestique lié aux qualités positives de la « domus » puis au civilisé qui s’inscrit dans une hiérarchie et une organisation du cadre de vie. Le mot comporte également l’idée d’étrangeté pour caractériser l’état de nature, puis de barbare et primitif avec une connotation de violence naturelle.

Mot à mot

Au XVIIIème siècle, associé au retour de la nature, à l’innocence, le terme perd à nouveau son sens négatif. C’est le bon sauvage de Rousseau qui alimente le débat entre valeurs naturelles et valeurs morales. Dans l’état de nature, l’homme serait heureux et c’est à la civilisation que nous devrions sa chute et une perversion de sa nature. A cette même époque, les sauvages désignent également les Amérindiens. C’est donc dans l’histoire coloniale que l’ensauvagement français prend ses sources au même titre que la wilderness américaine. L’ensauvagement est un état résultant du passage d’une culture à une autre, celle des Européens à celle des Amérindiens. Cette notion est aussi présente dans le Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire (1950) pour qui la colonisation amène non pas la « civilisation » mais l’ensauvagement. Le « sauvage » n’est peut-être pas celui que l’on croit et les nations sont tout autant, si ce n’est plus, capables de sauvageries.

Le fin mot de l’histoire

Récemment, l’historienne Mona Ozouf évoquait « l’ensauvagement du langage » qui annonce et engendre l’ensauvagement des actes. En effet, quand la haine s’empare des réseaux sociaux, elle peut être souvent suivie d’un passage à l’acte. Mais parler d’ensauvagement, c’est utiliser un discours alarmiste aux contours incertains pour jouer avec la peur et la menace de l’effondrement de la civilisation. C’est aussi mettre l’accent sur les agresseurs plus que sur les victimes, tout en se dédouanant, finalement d’une forme de responsabilité face aux « fauves ». Devenu « mot valise », l’ensauvagement tend à regrouper aujourd’hui toute forme de faits divers sans distinction mais frappant de suite les esprits. Le suffixe -ment ne dénonce pas la sauvagerie mais met en garde sur son avancée dans la société toute aussi inquiétante d’autant plus qu’on ne sait pas quelle va en être la fin.

Quant à l’incivilité, elle semble réductrice. Ce mot, construit sur le latin « incivilis », signifie « violent, brutal ». Il qualifie une personne manquant de savoir-vivre mais également qui agit contrairement aux lois civiles. Pour répondre aux incivilités, le politique a recours à la police pour faire respecter l’ordre. Mais derrière les règles, il y a leur interprétation et celle de leur sens. Or, l’indulgence est rarement de mise quand deux inconnus se font face. La remarque se transforme vite en reproche puis en agression dans un contexte où l’on présume que l’ordre va de soi et dans un environnement inhospitalier. Rien de plus difficile, en effet, que de toujours rester courtois dans un métro bondé…

Ainsi, entre ensauvagement et incivilité, le débat fait rage. L’histoire des mots, loin d’y apporter une réponse claire et précise pose avant tout l’accent sur le principe de réciprocité des règles et donc de l’enjeu clé que cristallisent civilité et citoyenneté.

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