Distance / Distanciation

Distance / Distanciation

100 Km. Le chiffre est lâché. C’est désormais la distance maximale de nos futurs trajets sans attestation autorisée post-confinement. Entre cette distance et la distanciation sociale qui nous a été demandée pour tous nos courts déplacements, il semblerait que ce virus nous ait imposé un renoncement à l’autre. Jusqu’à quand ?

Le premier mot 

On retrouve dans les deux mots, distance et distanciation la racine sta qui a donné le verbe latin stare et status qui signifie « tenir debout ». Cette racine est également présente dans le mot station en français ou dans le verbe stand en anglais, tenir debout, qui donnera le mot stand de tir en français, lequel impose de se tenir immobile, bien droit sur ses deux jambes. Le préfixe di, indique, quant à lui, la séparation.

Mot à mot

C’est en 1959 que le mot distanciation fait son apparition dans le vocabulaire du théâtre et plus spécifiquement par référence au théâtre épique brechtien pour traduire le mot allemand Verfremdungs. On parle ici de distanciation quand l’acteur s’efforce de prendre de la distance avec son personnage pour mettre en valeur un message politique de l’auteur et ainsi développer l’esprit critique du spectateur. C’est donc ici la notion de prise de recul qui est avant tout indiquée. Enfin, vers 1960, surgissait à travers ce mot, l’idée d’un écart installé entre différentes classes sociales, qu’il fallait abolir.

À mots couverts

La distanciation sociale est une mesure « barrière » pour ralentir la propagation du coronavirus. Elle est synonyme de distance ou d’éloignement physique, de distance ou d’isolement social, de distance de sécurité ou sanitaire, de distances tenues. On crée donc un espace entre deux personnes, on met à l’écart et on se met à l’écart des autres. Impliquant une véritable séparation, là où une mise à distance donne davantage une notion d’espace, elle est contraire à la vie en société. Dans une de ses premières déclarations, le Premier ministre, Édouard Philippe avait d’ailleurs utilisé le terme de « distanciation spatiale » et non « sociale », qui, finalement, s’est transformé sous l’impulsion de l’anglais, en « distanciation sociale », contraire au Contrat social philosophique.

Le fin mot de l’histoire

La bise, si caractéristique des Français pour se dire bonjour et se saluer, risque-t-elle de disparaître avec le principe de précaution ? C’est fort probable. Là où la bise est un révélateur de sa région d’origine, elle décrit également le rapport entre les femmes et les hommes. Ce qui peut surprendre dans cette pratique, notamment pour les étrangers, c’est la violation de l’intime, cet espace qui appartient à chacun. La méfiance installée avec le virus risque de perdurer encore longtemps et avec elle cette distanciation imposée, à laquelle nous risquons de nous habituer, celle qui nous amène à finalement toucher davantage notre clavier d’ordinateur, plutôt qu’autrui. Après le paiement sans contact, nous sommes entrés dans la société sans contact, où les gestes barrières nous amènent à repousser l’autre, où les rituels de politesse tendent à se raréfier. « Ce virus annonce-t-il l’avènement d’une culture de la socialité sans corps, à distance, cachée derrière des écrans ? » C’est la question que soulève Fabienne Martin-Juchat professeure à l’Université de Grenoble Alpes dans un article publié sur le site The Conversation[1].

La distance et la distanciation, mettent donc à mal le fonctionnement-même de notre société, devenue une société d’écrans où les rites de politesse tendent à disparaître. Faisons le vœu qu’après cette période de distanciation spatiale, nous retrouverons très vite le rapprochement social.

[1] https://www.contrepoints.org/2020/05/09/371023-maintenir-la-distance-tristesse-a-venir-dune-socialite-sans-contacts

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