Débat

Débat

Le premier mot 

Trêve de vœu pieux en ce début d’année 2019. Situation sociale oblige, un signal fort doit retentir dans l’actualité. Et il ne se fait pas attendre… Dans une lettre, datée 13 janvier, Emmanuel Macron ouvre un nouveau chapitre de son quinquennat, celui d’un inédit et grand débat national. Conçu pour panser les plaies ouvertes par le mouvement des Gilets jaunes et sa propagation à toutes les strates de la société, ce dispositif d’envergure doit libérer la parole.

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que cette démarche fait des émules. En deux mois de concertation : près de 2 millions de contributions sont enregistrées, plus de 10 000 réunions locales se tiennent et quasiment 30 000 lettres ou courriels sont envoyés. Un raz-de-marée de maux et de mots. La variété des terrains d’expression est à la mesure du violent besoin de s’exprimer. Impôts, dépenses publiques, organisation de l’État, transition écologique ou encore citoyenneté… tout y passe.

Après avoir dénoncé, les Français n’auront jamais autant débattu. Anatomie d’un mot, devenu cette année un bien, voire un lieu commun.

Mot pour mot

Le verbe débattre a longtemps gardé le sens de « battre fortement », notamment pour parler du lait. Le mot reprend le sens de discuter, pour désigner une controverse ou une querelle. Utilisé au pluriel, il désigne des discussions et délibérations, notamment à l’occasion d’un procès. À partir de 1627, il est employé au singulier dans le vocabulaire parlementaire, pour désigner la délibération. Il est également utilisé lorsque deux ou plusieurs personnes échangent lorsqu’elles ne sont pas d’accord.

Le fin mot de l’histoire 

Et le dialogue dans tout ça ? Le dialogue est un échange d’idées mais avant tout, il est ce à travers quoi nos idées se forment. Dialoguer, c’est moins communiquer à autrui des pensées déjà faites, que s’efforcer de les reproduire en les formulant devant lui, en acceptant de s’exposer aux critiques. Dialoguer c’est aussi, en prévoyant les objections, éprouver la solidité de ses arguments. Les Dialogues de Platon mettent en scène la pensée en train de se faire, les objections de Socrate obligeant les interlocuteurs à rechercher une vérité qu’ils croyaient déjà posséder.

De l’opinion à la vérité, du particulier à l’universel, le dialogue est le chemin même de la philosophie, encore faut-il éviter le dialogue… de sourds ! La simple présence d’autrui ne suffit pas à dialoguer, on peut monologuer à plusieurs et dans le consensus !

Le mot de la fin 

Platon le premier craignait ce type de procédé, estimant que la voix du plus fort primait sur les choix rationnels. Pour lui, la démocratie donnerait un pouvoir excessif à un peuple irrationnel, sanguin et impulsif, pouvant générer le désordre et l’anarchie.

Tocqueville, dans De la démocratie en Amérique (1835), passionné par « l’influence de l’égalité sur les idées et les sentiments des hommes », s’inquiétait des dérives inévitables de la démocratie. Il redoutait aussi ce qu’il appelait la tyrannie ou le « despotisme de la majorité », au- dessus de laquelle, dans le monde moral, se trouvent l’humanité, la justice et la raison, et dans le monde politique, les droits acquis. « La majorité reconnaît ces deux barrières, et s’il lui arrive de les franchir, c’est qu’elle a des passions, comme chaque homme, et que, semblable à eux, elle peut faire le mal en discernant le bien. »

Pour le philosophe Nicolas Tenaillon, auteur de L’Art d’avoir toujours raison (sans peine), la réussite d’un débat tient à ce que Foucault appelle la parrêsia, ou le souci de dire vrai, le courage de la vérité. Il montre que la parrêsia entre en tension avec l’isêgoria, l’égalité d’accès à la parole.

Qu’il soit ardent, brûlant, ou encore agité, le but du débat est ainsi de permettre à chacun de soumettre ses idées.